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Entrevistita à Véronique Saféris

By jpe 3 semaines ago

Qu’est-ce qui vous fatigue dans le milieu du Tango ?
Si quelque chose me fatigue dans le tango, c’est que je suis fatiguée et qu’alors je vois les choses du mauvais côté … Heureusement, pour danser le tango je ne le suis que très rarement !
On ne peut éviter les aspects désagréables et confrontants du tango mais tout dépend de notre état d’esprit du moment.
Je dis souvent à mes élèves que l’une des choses les plus difficiles du tango n’est pas seulement la danse. Il s’agit de tout ce qui se passe avant, autour, après. Cela s’apprend et se pratique autant que la danse elle-même pour devenir efficace à la milonga et se faire plaisir. En effet, avant de pouvoir danser avec un partenaire, il faut prendre ou faire sa place, savoir se positionner face et par rapport aux autres, inviter, manifester son désir (ne pas le manifester c’est aussi en dire quelque chose). Il faut aussi gérer la rivalité, la frustration, l’envie. Puis, dans la danse, il faut négocier avec l’autre en permanence en fonction de qui on est et de qui est l’autre, dans cette rencontre-là, à cet instant. Tout cela n’est pas si simple…
Il faut aussi pouvoir supporter les phénomènes de groupe, par exemple dans les grandes communautés comme à Paris où il se forme de nombreux sous-groupes « d’amis » qui fonctionnent en circuit fermé laissant les autres  » sur le bord de la piste  » (cf. la chanson La vida es una milonga). Il faut aussi faire avec les traits de personnalité marqués – et renforcés par le tango – des uns et des autres avec lesquels nous partageons l’espace physique et temporel de la milonga pour jouer tous ensemble à ce grand jeu de société.
Étant aussi psychologue psychanalyste, tous ces enjeux psychologiques relationnels de la milonga m’ont paru tellement puissants et porteurs que j’en ai écrit un livre : Tango argentin et psychanalyse Innovations thérapeutiques paru chez L’Harmattan en 2019. Je montre notamment comment ce qui se joue dans les rencontres du bal peut devenir des outils en pédagogie du tango et en psychothérapie avec la tangothérapie psychanalytique de groupe et de couple.

Où et avec qui avez-vous découvert le Tango ?
En fait depuis très jeune sans le savoir ! Tout d’abord, adolescente, j’écoutais beaucoup les 33 tours du Cuarteto Cedrón que j’adorais, mais je ne savais pas que c’était du tango argentin !
Puis, ayant eu un parcours de danseuse et de musicienne depuis l’enfance, un jour en 2006, alors que je dansais le swing à Paris, je suis allée à un cours d’initiation au tango dans la salle à côté.
Dès lors, je me suis mise en quête de trouver le  » bon professeur  » qui me conviendrait … Ça n’a pas été chose simple à Paris. Après des mois d’essais non concluants avec différents professeurs, j’ai finalement rencontré Imed Chemam – chez lequel sont passées quasiment toutes les danseuses parisiennes actuelles. Avec lui, je me suis senti des ailes pour approfondir cette discipline. Je suis ensuite rapidement partie à Buenos Aires une première fois puis de nombreuses fois et j’ai beaucoup travaillé avec des maestros connus et inconnus. Mon premier professeur à Buenos Aires fut Martín Aldasoro. Il n’est pas une star, ce qui ne retire rien à sa valeur. Il m’a beaucoup apporté. Je me souviens que je fermais les yeux et qu’il me guidait avec pour seule connexion un index au milieu de son dos ! Je veux citer aussi Lucas Paez avec lequel j’ai beaucoup travaillé au fil des ans et que j’admire pour sa pédagogie méthodique, sa technique irréprochable et son élégance dans la danse.

Pour vous où se joue l’avenir du Tango
Je pense qu’à notre époque, on ne peut plus rester cantonné à danser traditionnellement son rôle en fonction de son sexe, c’est à dire l’homme guideur et la femme suiveuse. Cette danse magnifique, complexe et profonde, mérite qu’on la connaisse totalement et pas seulement à moitié ! Travailler les deux rôles enrichit considérablement chacun des rôles dans les sensations, la compréhension globale du mouvement partagé et bien sûr l’attention et la connexion à notre partenaire. Cela n’empêche pas de préférer danser l’un des rôles ou l’un et l’autre à certains moments. L’avantage est aussi que l’on peut toujours danser si on veut, quelles que soient les personnes en présence.
L’une de mes options pédagogiques est de faire apprendre les deux rôles aux débutants dès le premier cours. Il est vrai que cela est plus difficile que d’apprendre un seul rôle et on peut se faire rapidement des noeuds au cerveau ! C’est comme un enfant bilingue, c’est un peu plus long à intégrer au début, il parle moins vite que les monolingues, mais un jour il parle deux langues différentes qui lui permettent de communiquer naturellement sans se poser de questions !
La milonga étant un concentré intense de la  » vraie  » vie, cette question de danser les deux rôles se développe actuellement parmi les danseurs. Elle est, à mon sens, un révélateur social de l’époque, autour des questions de genre et notamment des rôles sociaux traditionnels masculin et féminin qui sont beaucoup moins marqués que dans les générations précédentes. De mon point de vue, guider n’est pas une compétence particulièrement masculine et suivre n’est pas non plus particulièrement féminine; nous avons tous en nous ces compétences qui fluctuent selon le moment et la rencontre.

Un bon et un mauvais souvenir de Tango ?
Les mauvais souvenirs, il y en a certainement, mais je préfère ne pas aller fouiller dans ma mémoire de ce côté-là ! Je ne garde consciemment que le positif de cette danse. Le bon, c’est plutôt l’idée globale de tout ce que le tango m’a apporté, m’ayant permis d’évoluer et de me réaliser plus avant sur mon chemin de vie.

3 Tangos / 3 orchestres / 3 danseurs ou danseuses ?
– Por la huella par Biagi/Saavedra, Metido par Fresedo/Ray, Organito de suburbio par Roberto Firpo.
– Carlos Di Sarli, Francisco Canaro, Osvaldo Pugliese.
– Pendant plusieurs années j’adorais certains danseurs. Maintenant c’est différent, je les regarde tous avec intérêt en admirant leur singularité. Mais jouons le jeu jusqu’au bout : José Luís Salvo, Rocío Vargas et Diego Benitez, Clarisa Aragon et Jonathan Saavedra, zut ça fait 5 !

Quelle est la meilleur manière de terminer une Milonga ? Choisissez :
– Les pieds douloureux après avoir tant dansé.
– A la recherche d’une « after » pour continuer.
– En allant prendre un petit déjeuner.
– Avec quelqu’un.
– Autre (précisez) :
Tout simplement d’être pleinement satisfaite de sa soirée, d’avoir le sentiment d’avoir complètement vécu le moment et qu’il est temps de rentrer se coucher !

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